Quittant Le Bleymard pour gravir le Mont Lozère, Eric Poindron traverse le Col de Finiels pour descendre sur le Pont de Montvert et le Tarn avant de se diriger vers Florac en suivant le Chemin Stevenson.

GR70 Le Pont de Montvert Lozère

Le Pont de Montvert, étape sur le GR70
Eric Poindron

Le Pont de Montvert, étape sur le GR70Fin d'après-midi... Sans précipitation, après avoir dévalé un vallon délicat et enjambé un ruisseau bruissant, nous abordons Le Pont de Montvert, un village presque balnéaire, perché sur le Tarn. Le coeur décélère après l'effort et le soleil guilleret chasse les nuages. Ici, en pays camisard, l'humeur estivale dame le pion au souvenir des guerres de religion. Ici, ceux qu'on surnommait les fous de Dieu mirent fin à la vie et aux agissements de l'abbé du Chayla, un prêtre catholique furieux et cruel. Dans sa maison du Pont, l'abbé emprisonnait les protestants récalcitrants qui refusaient d'abjurer. Abraham Mazel, prophète inspiré par la Bible et la parole divine, se fit le scribe de la vengeance céleste.

Avec Laporte, Esprit Seguier, Salamon Couderc, Jean Rampon et Nicolas Joini - surnommés les chefs de l' esprit -, il se fit le bras vengeur le 24 juillet 1702. Après avoir réclamé à l'abbé les frères prisonniers, ils brûlèrent la maison et capturèrent le bonhomme.

L'abbé du Chayla refusa de prier pour son pardon et périt sous le sabre d'Esprit Seguier. Celui-ci le frappa à la tête et Joini l'imita. Selon les inspirés, le Seigneur l' avait exigé.

Derrière l'abbé, les camisards combattaient Louis XIV et la révocation de l' édit de Nantes, avec pour seules armes sabres, flammes et prophéties. Toutes leurs missions étaient commandées par l'esprit divin. Durant quatre jours, la troupe protestante brûla églises et châteaux, répondit dent pour dent aux brimades, assassinant au passage deux ecclésiastiques. La coupe était pleine. Trop de temples détruits, de tortures absurdes et de croyants aux galères...

Le Pont de Montvert, étape sur le GR70Quatre jours après le meurtre de l'abbé, Esprit Seguier fut arrêté à Plant de Fontmort par les armées du roi, jugé à Florac et exécuté au pied de la tour de l'horloge du Pont-de-Montvert, là où l'abbé avait péri. Abraham Mazel raconte dans ses mémoires le courage exceptionnel de Seguier. On lui trancha la main, il tendit l'autre. On dit encore qu'il arracha avec ses dents les lambeaux de chair qui pendaient de son poignet. Tandis qu'on allumait le bûcher, il se mit à chanter. Rien ne le fit taire, ni les flammes ni la peur des enfers. Dans un dernier souffle, Esprit Seguier prédit que la place où il se mourait serait emportée par les eaux. Mazel raconte que peu de temps après, le Tarn bouillonna, sortit de son lit et emmena ladite place...

Durant deux ans, les camisards se retranchèrent au désert, nom donné à leurs lieux de culte en pleine nature. Ils allaient quelquefois tenir en échec les armées du roi, lutte dans laquelle, à la suite d'Esprit, Seguier, d'autres chefs devaient s'illustrer : Roland, Cavalier, des guerriers de Dieu à l'ardeur sans faille, à la foi exemplaire...

Quand la tour de l'horloge et le pont apparaissent sous la lumière d'été, on croit voir le pont de Mostar, Mostar l' ottomane, bombardée et détruite par les Croates - là où même les Serbes s'étaient abstenus.

Le Pont de Montvert, étape sur le GR70En novembre 1993, le Stari Most, construction turque du XVIIe siècle, le vieux, comme le surnommaient les populations croates, musulmanes et serbes qui avaient résisté aux invasions, aux tremblements, de terre et aux années, rendit l'âme après deux jours, de bombardements. La guerre coupa en deux la ville la plus mixte et la plus tolérante d'Herzégovine. On y buvait le thé dans les souks, on plongeait du vieux pont.

A la bibliothèque ou aux terrasses des cafés, on lisait Danilo Kis et Ivo Andric, deux mécréants poètes, incroyants à l'égard des "trains de l'histoire". Danilo Kis idéologies régnantes et des princes ". Avant lui, Ivo Andric avait rêvé à une ville de tolérance et à un pont comme un passage de l'Orient à l'Occident. Il est un pont sur la Drina est l'histoire prophétique de cette tolérance. Désormais, Mostar est symbole d'absurde et de souffrance, et la Neretva, "monde", coule et pleure. Et les gens pleurent leur pont. Parqués à l'Est, sur la rive gauche, les musulmans se souviennent d'avant la guerre. Avant les bombes, avant les corps empilés. Quand on se moquait de savoir qui était musulman, qui était croate. Dans les rues vides, les enfants jouent au soldat parmi les ruines, indifférents, méprisant la guerre.

La vieille ville est presque détruite. Les ruelles, le bazar, les cafés, la mosquée, les théâtres, la bibliothèque et le pont ont disparu. Mon frère berbère, Mohamed Grim, m' a appris à partager le pain et le sel dans un esprit de tolérance, de respect mutuel et de fraternité exemplaire. Avec Fehrat le Kabyle, ils chantent... pénètre mon coeur: c'était mon enfance / C'était la guerre. "Au Pont-de-Montvert, il y a du soleil et des croyants qui se parlent. À Mostar, la ville, championne au palmarès de la destruction, panse ses plaies. L'âme de la ville s'est s'enfuie le long de la Neretva. Loin des arches du vieux pont...

Le Pont de Montvert, étape sur le GR70Au Pont de Montvert, les voûtes sont moins impressionnantes qu'à Mostar. Pourtant les ponts semblent jumeaux: même volute, même tessiture - les ponts ont de la voix -, même élégance... Dans le village qui relie deux vallées, il est bien impossible en cette fin d'après-midi d'imaginer les dragons du roi et les répressions religieuses. La douceur de vivre et de prier en paix a depuis longtemps repris droit de cité.

Les catholiques et les protestants se marient ensemble. Le dimanche matin chacun retrouve son lieu de culte. Une moitié de la population au temple, la seconde à l'église et les restes disséminés dans les deux bistrots du village. Après l'office, les pratiquants rejoignent la table familiale pour les réjouissances giboyeuses et dominicales. Tandis que le soleil décroît, le Tarn étincelant se faufile dans la vallée et vocalise. Les falaises protectrices qui enserrent le village délicat en font aujourd'hui la plus agréable des haltes.

Le Chemin Stevenson traverse tout le village. Il pleut. Le Tarn monte et gronde. J'apprends le sens du mot "torrentiel". Les eaux tourbillonnent et rugissent. La montagne dégueule des flots furieux. Les nuages font la loi. Sous les flots, Le Pont reprend ses allures de village enclavé. Les portes se referment. Au café, les client parlent champignons - "avec un temps comme ça, ils n'auront pas de mal à percer la terre" - et chasse de la veille. Propos de zinc... On commente l'histoire de ce type qui a tué un cheval, croyant que c'était un canard; et de cet autre qui a fusillé son copain embusqué dans un taillis, convaincu d'être nez à nez avec un sanglier.

Le Pont de Montvert, étape sur le GR70Pour terminer, on se console : - Faut pas se plaindre, l'année dernière, à la même époque, il neigeait. Puisque cette année c'est seulement le déluge universel, trinquons à nos mauvaises fortunes avant l'excursion dans le village inondé. On nous avait prévenus : Le Pont-de-Montvert, c'est une escale. La Lozère se meurt. Les commerçants et les villageois se lamentent. L'été, c'est presque la côte d'Azur, l'hiver la Sibérie. C'est la serveuse qui le dit.

La maison de l'abbé du Chayla...

Ce pourrait être n'importe quelle bâtisse; du reste, les habitants du Pont s'amusent à tromper les visiteurs en leur montrant chaque fois une façade différente. Les Pontois s'improvisent guides et conférenciers... Les touristes crédules, vêtus comme des marins bretons, ont toujours aimé les pierres avec des dates. Ici, la maison du Chayla, on s'en moque et on s'en passe. D'ailleurs elle n'existe plus, l'Histoire a fait table rase des cruautés passées. La maison maudite où commencèrent deux ans de massacre est un mauvais souvenir. Elle empiétait sur la chaussée et gênait la circulation automobile, on l'a remplacée par une construction anonyme qui sait céder la place aux véhicules tout-terrain les jours de chasse et aux décapotables les jours de tourisme. Il ne reste que la cave et le jardin où prospèrent des choux et des salades de belle taille. Un potager remplace la terrasse originelle où chuta l'horrible prêtre. Un potiron pousse à cet endroit.

Le Pont de Montvert, étape sur le GR70Le temple, à la nuit tombée.
Stevenson remarque le temple dès son arrivée mais ne précise pas s'il l'a visité. C'était pourtant un des motifs avoués du voyage. Il souhaitait rencontrer les protestants, qu'il compare aux covenantaires écossais — les presbytériens opposés aux obligations catholiques et anglicanes.

Dès Pont-de-Montvert, Stevenson se met à traquer l'Histoire. Il a emporté Les Pères du désert de Napoléon Peyrat, des livres de Michelet et des histoires diverses. Studieux, il note, compile, reprend les textes et les arrange à sa façon, sans hésiter à recopier quelques inexactitudes.

Quand il aborde, à Florac, ce qu'il surnomme la Cévenne des Cévennes, il oublie le voyage et se met à raconter les guerres de religion. Dans l'ignorance et le doute, je ne le suis guère sur ce terrain. L'histoire des camisards est affaire d'analyses savantes, et qui souhaite en apprendre davantage sur les inspirés ou les prophètes du désert peut aujourd'hui lire les ouvrages de Philippe Joutard. Fils de presbytérien écossais, Rober Louis Stevenson n'est pas historien. Il raconte à sa belle manière, romanesque et flamboyante. Une émotion étrange et presque lyrique gagne le lecteur quand il retrace l'interrogatoire d'Esprit Seguier. L'écrivain s'adresse à son lecteur :

Et peut-être que si vous pouviez lire en moi-même et si je pouvais lire en votre conscience, notre mutuel sang-froid serait-il moins surprenant.Stevenson met en scène le personnage de Seguier comme dans un roman, décrit un héros fier et inspiré qui brave une dernière fois l'Église catholique, ses dogmes et ses violences. Il nous donne à écouter les derniers mots avant la condamnation à mort :

- Votre nom?
- Pierre Seguier.
- Pourquoi êtes-vous appelé Esprit?
- Parce que l'Esprit du seigneur habite en moi.
- Votre domicile?
- En dernier lieu le désert et, bientôt, au ciel.
- N'avez-vous point remords de vos crimes ?
- Je n'en ai commis aucun. Mon âme ressemble à un jardin plein de gloriettes et de fontaines.

Le Pont de Montvert, étape sur le GR70Seguier, précise Stevenson, se croyait à la droite de Dieu. Contrairement aux covenantaires écossais qui eurent maille à partir avec le diable, Stevenson considère les protestants français comme des croyants à la conscience tranquille, malgré le sang. Pour appuyer ses dires, il note le témoignage d'un vieux camisard... "Nous courions lorsque nous entendions le chant des psaumes, nous courions comme si nous avions des ailes. Nous ressentions, à l'intime de nous, une ardeur exaltante, un désir qui nous soulevait." Des mots ne peuvent traduire nos sentiments. Stevenson semble partager la foi du témoin. Le camisard poursuit : "C'est quelque chose qu'il faut avoir ressenti pour le comprendre. Aussi harassés que nous pouvions être, nous ne pensions plus à notre fatigue et nous devenions enthousiastes dès que le chant des psaumes arrivait à nos oreilles."

À mon tour, dans le temple vide, blanc, j'entends les psaumes. Je suis seul. Dans le silence et l'exemplaire sobriété, je revois la croix huguenote que porte au coup la mère de mes enfants. Un catholique et une protestante. En attente de baptême, nos enfants feront leur choix. L'âme comme "un jardin remplit de gloriettes et de fontaines".

Le Pont de Montvert, étape sur le GR70Je ne suis pas historien, à peine poète. À défaut d'être protestant, je suis pénitent.

"La roche est dure comme le sang / Les croyants ont l'âme des lutteurs."

Plus tard, sur la route, Stevenson confiera à son livre :

J'avoue avoir rencontré ces protestants avec plaisir et avec l'impression d'être comme en famille.

Le temple muet semble susurrer les mêmes mots. Chacun peut y entrer, profiter du refuge et dresser l'oreille. Hardi équipage, écoutez les chants d'autre­fois, chantez à tue-tête et méditez malgré le froid.

Priez de concert. Les dieux vous ont donné un cœur. Voilà ma prière. Demain, au cœur des bois, nous serons dans le désert. Les cavernes, les bois et les champs, les grèves et le lit des cours d'eau serviront à ma prière. Croyant en Esprit Seguier et pratiquant saint Joseph Delteil, je m'adresserai à qui voudra m'entendre.

Extrait de "Belles étoiles" Avec Stevenson dans les Cévennes, collection Gulliver, dirigée par Michel Le Bris, Flammarion. Commander le livre GR70 Le Pont de Montvert Lozère

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Ancien hôtel de villégiature avec un magnifique parc au bord de l'Allier, L'Etoile se situe à La Bastide-Puylaurent entre la Lozère, l'Ardèche et les Cévennes dans les montagnes du Sud de la France. Au croisement des GR7, GR70 Chemin Stevenson, GR72, GR700 Voie Régordane (St Gilles), les sentiers Cévenol, GR470 Sentier des Gorges de l'Allier, Roujanel, Montagne Ardéchoise, Margeride, Gévaudan et des randonnées en étoile à la journée. Idéal pour un séjour de détente.